Conférence de Nancy Huston, 1

J’ai quelque maîtres à penser, dans mon panthéon personnel. Même s’ils sont toujours vivants, hein, mon panthéon perso ne tient pas compte de ce genre de détails. Je pourrai vous citer Bashung, Emmanuel Carrère, Pina Bausch, Henri Bauchau… Nancy Huston en fait définitivement partie. J’ai beaucoup lu ses romans, j’en ai plus aimé que d’autres, j’ai lu certains essais, et en dépit du fait que certaines de ses problématiques me touchent plus que d’autres, j’ai toujous été frappée par son honnêteté, sa volonté d’aller fouiller dans les obscurités humaines, ce qu’on planque habituellement parce que les zones de flou nous font peur. Elle trouve des ambivalences et y plonge toute entière ce qui nous amène à lire des sentiments ambigus qui, en ce qui me concerne, me rassure et m’émeuvent. Je me sens personnellement plus touchée par la mère danseuse de son roman La virevolte qui se rend péniblement compte qu’entre ses enfants et la danse, elle ne peut choisir que la danse, que par un personnage de Marc Levy. 

Sa première conférence s’appelait

Pourquoi les mensonges littéraires valent-ils mieux que les autres mensonges?

Elle nous explique dans un premier temps, accent anglais, voix basse et lente,  qu’elle nous a en fait menti, qu’elle ne nous parlera pas de mensonge. Elle se souvient d’une pub dans les rues où était inscrit en énorme le mot SEXE, avec en plus petit « maintenant que nous avons votre attention, laissez-nous vous présenter le nouveau café Maxwell ». C’est ici la même chose, elle voulait avoir notre attention. Son titre aurait du être « Pourquoi les Fictions littéraires valent-elles mieux que les autres? »

On oppose la plupart du temps l’idée de fiction et celle de réalité, mais c’est une erreur. Les fictions sont notre réalité. Un jour, elle donne une conférence dans une prison. Au milieu des autres détenue, l’une ne participe pas. A la fin, elle demande à N. Huston

« Pourquoi inventer des histoires alors que la réalité est déja si incroyable? » N.H. se rend bien compte que la réalité de ces femmes est plus incroyable que la sienne (elle se pose entre parenthèse la question de savoir à partir de combien de meurtres devient-on une meurtrière? Un seul roman ne fait pas de l’auteur un romancier… Un seul meurtre à 19 ans, et on est un meurtrier pour la vie?)

La réponse souvent donnée à cette question est « Pour donner une forme à la réalité. » Mais cette réponse serait blessante d’insuffisance et de suffisance. Une réponse qu’elle-même ne comprend pas jaillit « Parce que la fiction, c’est la condition humaine. »

Pour comprendre sa propre réponse, elle a écrit un livre, « L’espèce fabulatrice ». L’humain est la seule espèce qui demande Pourquoi. Il s’agirait d’un curieux mélange entre l’intelligence et le temps. Nous sommes les seuls à avoir conscience de notre vie et de notre mort, avec dans nos têtes l’idée d’une vie complète avec une trajectoire et du sens. Avec donc un début, des péripéthies et une fin, ce qui est la forme classique du récit. Nous nous inventons donc des raisons de vivre et mourir, et nous y croyons. La narrativité comme technique de survie. Le sens est notre drogue dure, et pour nous en procurer nous sommes prêts à commettre des meutres ou suicides. Notre monde est imprégné de fictions qui sont notre sol, notre soutien.

Aucun peuple n’a jamais été vu en train d’évoluer dans le réèl pur. Aucun peuple ne se repose pas sur des religions, mythes, légendes, rites, imaginaires… La foi en ces fictions devient notre réalité, précieuse, ce qui fait de l’humain une espèce fabuleuse… et fabulatrice. Nous sommes ainsi fait, notre cerveau est incapable de percevoir le réèl sans en chercher ou lui donner du sens exactement dans le même temps.

Nos fictions débutent dès la naissance. A la naissance, on a déja la notion de Mérite. Nous méritons de naître. Nous sommes les enfants de. Le « je » apparaît dans le « nous ».

Il existe évidemment de mauvaises fictions. Ayant peur de la mort et ayant besoin de narrativité pour se défendre, cela peut faire ressortir le pire. Les rationalisations que se donnaient les colons pour tuer les peuples locaux sont le résultats de mauvaises fictions. Le blanc supérieur au Noir, etc…Le fait de tirer la couverture à soi est l’un des passe-temps préféré de l’être humain, et dans ce jeu de légo sans mode d’emploi, il a besoin de se construire des règles. Il ne naît pas neuf, il est dans l’impossibilité de rompre avec son l’Histoire. Familiale, politique. Dans le documentaire « Feriez-vous l’amour avec un arabe? » réalisé en Palestine, on le voit bien. Les seuls qui envisagent la chose (coucher avec un arabe lorsqu’on est juif, et inversement) sont les plus primaires du groupe, ceux qui donneraient tout pour la moindre relation sexuelle. A part eux, on voit bien que le sexe est au croisement entre le politique et l’intime, et il y a impossibilité d’introduire l’ennemi dans la famille. Un directeur de théâtre intervient dans le docu, issu des deux cultures, pour dire l’atrocité d’être un électron libre, sans appartenance au groupe.

L’Histoire… Certains éléments sont bien entendu volontairement oubliés, les faits restent sélectionnés. Seul Dieu sait tout, mais Dieu ne sait pas raconter.

La grande chance qu’on certains, c’est de pouvoir avoir accès à d’autres cultures, et plus particulièrement des romans d’autres cultures, car cela met leur fictions en évidence, et permet de remettre les siennes en perspective. 

-Nancy Huston, les fictions servent-elles à réenchanter le monde?

– Je ne sais pas s’il a un jour été enchanté… Enfin, peut-être. Le roman naît de la perte de Dieu, dans des cultures qui laissent la place aux libertés individuelles, avec la nuance que les lecteurs ont conscience qu’ils lisent des fictions. Fictions volontaires contre fictions subies.

-Vous êtes sensible à la condition féminine. L’êtes-vous aussi de la condition masculine?

-Je suis de plus en plus sensible à la condition masculine! J’aimerai qu’on voit le masculin comme quelque chose de spécifique, et plus comme le représentant de toute l’humanité. Les femmes ont l’habitude de s’identifier au masculin c’est ce qui les rend parfois plus civilisées, il faudrait inventer une nouvelle forme de virilité, sans ce besoin d’être fort à tous point de vue. Romain Gary voulait créer une association de soutien aux hommes, et il n’avait pas tort. Les femmes ont prouvé qu’elles pouvaient faire globalement tout ce que peuvent les hommes, et les hommes ne font toujours pas d’enfants. Peut-être est-ce cette frustration de voir les femmes engendrer les femmes ET les hommes qui leur donnent ce besoin de compensation…

-Dans une pièce de théâtre « Maison de Poupée », on voit que pour devenir une vraie femme, il faudrait abandonner ou tuer ses propres enfants… C’est un thème de certains de vos romans.

-Je ne peux me décrocher de mon histoire personnelles, ma mère est partie lorsque j’avais 6 ans. Une prise de position que je comprend et voit comme une décision féministe, certes, mais rigoureusement incompréhensible pou un enfant. J’ai donc beaucoup écrit pour comprendre. Lorsque je me pose des questions et que j’ai des doutes, je sais que j’ai donc un excellent terreau pour faire un livre. Ce pouvoir de la mère abandonnante, de l’avortement, c’est quelque chose de terrifiant pour les hommes. Voyez comme ils se sont battus et se battent encore pour leur enlever ce droit. Mais bon, les familles heureuses n’ont pas d’histoire à raconter… Les femmes parlent en définitives peu de la maternité dans les romans ou autres narrations, par peur d’y être trop identifiées, à l’exception de Georges Sand et certaines autres… Alors j’avais un créneau! Non, sans rire, j’ai vu dans la maternité une ambivalence insoupçonnée. Bien loin de la béatitude dont on nous parle, il y a beaucoup de sentiments contradictoires, violence, pouvoir, régression vers sa propre enfance, sexe…. Et l’ambivalence, c’est très bien pour la littérature.

Parfois on reçoit un punctum, un coup de poignard, une émotion très intense et là elle sait être au départ de quelque chose. Après la vision d’un documentaire de Gita Sereni sur les enlèvements de plusieurs de centaines d’enfant polonais et autres durant la seconde guerre mondiale pour les familles allemandes ayant perdu un enfant, elle reçoit cette fulgurance, ce qui donne Lignes de failles, traitant du choc identitaire, linguistique, de l’héritage.

-Existe-t-il de mauvaises fictions?

Oui, si elles sont simplistes, déja. Avec la dualité bons/méchants. La vie n’est jamais simple, elle regorge de nuances. Si on voit des personnages emblématiques, clichés, représentatifs… On n’a pas besoin de haïr et d’aimer ce qu’on hait et aime déja. La littérature aide à comprendre, se mettre à la place de, même du monstre.

– Vous avez écrit de nombreux passages érotiques, est-ce pour dire le désir?

-J’aime montrer les différentes formes de désir des femmes, en dehors de celles qu’on leur accorde. Et le désir, c’est hors-langage, ce qui est un vrai défi pour le langage. Maintenant qu’on a pu séparer enfin la séduction de la reproduction, qu’est-ce que le désir?

-Y a t-il des personnages qui ne vous ressemblent pas?

Les personnages de la littérature nous permettent de repousser nos murs intérieurs, le « vrai soi », c’est la résultante de toutes sorte d’histoires, pour citer Amin Maalouf, à la question Qui êtes-vous au fond? Je suis mon histoire.

-Et maintenant?

-Maintenant j’ai conscience d’avoir 59 ans, l’âge auquel Virginia Woolf s’est suicidée dans sa rivière, ou bien l’âge où Romain Gary invente Emile Ajar. Par besoin de naïveté peut-être, page blanche? Peut-être vais-je faire disparaître Nancy Huston et recommencer ailleurs?

 

L’empathie narrative, c’est ce qui me lie, ce qui me rend égale à la détenue. Les fictions choisies contre les fictions subies. 

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2 commentaires to “Conférence de Nancy Huston, 1”

  1. Comment ?? je ne fais pas partie de tes maîtres à penser ? Alors là, quelle désillusion !!!

    Sur le 1er point, « Pourquoi les mensonges littéraires valent-ils mieux que les autres mensonges? », il faudrait que tu lises « Vérité romanesque et mensonge romantique » de René Girard : remarquable.

    sur « Lignes de faille » « Après la vision d’un documentaire de Gita Sereni sur les enlèvements de plusieurs de centaines d’enfant polonais et autres durant la seconde guerre mondiale pour les familles allemandes ayant perdu un enfant, elle reçoit cette fulgurance, ce qui donne Lignes de failles, traitant du choc identitaire, linguistique, de l’héritage. »
    j’ai lu un très beau livre d’Argentine sur les enfants volés par les militaires « Luz ou le temps sauvage » de Elsa OSORIO

  2. mere, tu es LE maitre à penser, je ne te cite meme plus.
    pour ce qui est de tes bouquins, j’ose plus te les demander. ils finissent soit jamais rendus, soit cornés, soit au feu.

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